Quelle Europe voulons-nous?

 

 

L’Europe n’est pas l’étranger

L’Europe existe dans sa diversité

Ceux qui se sentent abandonnés

La société civile européenne reste embryonnaire

Tout acteur politique est un décisionnaire européen

Un supplément d’âme européenne

Un choix assumé

 

 

L’Europe n’est pas l’étranger

 

Pouvoir être européen c’est pouvoir se sentir partout chez soi en Europe, que ce soit à Berlin, à Rome ou à Prague. C’est vouloir y rester, ou y vivre en alternance, en se déplaçant en Europe tout comme dans son propre pays.  A notre  époque mobile et connectée, on peut aujourd’hui vivre à plusieurs endroits, dans plusieurs pays en Europe, sans devoir se sentir expatrié. 

 

C’est pouvoir y vivre et s’installer, dans l’optique d’y faire son chez soi, et d’y fréquenter les autres européens,  comme les gens locaux. C’est pouvoir y apprendre des langues européennes, qui ne devraient plus être appelées « étrangères » .

 

C’est pouvoir découvrir et s’imprégner de la culture locale, y adjoindre la sienne, et transformer les deux dans une nouvelle culture européanisée, tout comme les régions d’un pays partagent une culture nationale.   

 

C’est pouvoir rester en Europe dans un autre pays, sans chercher systématiquement à rentrer au pays d’origine une fois venu le temps de la retraite. Pour faire des européens, il faut cesser d’en faire des expatriés à vie. Pourquoi obliger des Français qui ont passé plusieurs années de leur existence, voire des décennies, dans un autre pays en Europe, avec leurs enfants qui y ont grandi, à oublier leurs acquis culturels, linguistiques et familiaux? C’est une force pour la France que de pouvoir compter sur de nombreux ressortissants installés partout en Europe. C’est une force pour l’Europe que de pouvoir former et partager des citoyens européens. 

 

Il faut cesser de considérer les Français résidents en Europe comme des « expatriés » vivant à l’étranger loin de leur patrie. Aujourd’hui, nous, originaires de France, sommes des Européens de France.

 

L’Europe existe dans sa diversité que nous partageons tous

 

Aujourd’hui comme hier, les changements de moeurs et mentalité sont à l’oeuvre, principalement chez les jeunes générations, qu'elles vivent dans leurs pays d'origine en Europe ou ailleurs.  Ces jeunes (et ces moins jeunes), qui voyagent beaucoup, sont en train de développer une culture qui n'est pas "internationale ». Elle n’est ni américaine, ni asiatique, ni africaine, mais bel et bien européenne. Cette culture se révèle à la fois à la lumière des grands phénomènes mondiaux, comme les migrations, le terrorisme, l'extrémisme ou le populisme, qui font ressortir avec force les grands principes qui guident nos actions, mais aussi et surtout dans la vie de tous les jours lorsque nous travaillons et vivons ensemble. Vu de l'extérieur, cette culture et ces valeurs distinguent clairement l'Europe du reste du monde.  Nous oublions souvent combien il est facile de vivre ensemble en Europe et combien nous avons en commun. On comprend mieux l'Europe lorsqu'on la contemple depuis un autre continent 

 

Nos langues et nos traditions différentes, loin de nous séparer, nous font nous ressembler et nous rassemblent au contraire. Chaque capitale européenne regorge d’histoire et d’architecture. Cette Histoire est le fruit des conflits, des rassemblements, des brassages et des mouvements incessants d’hommes et d’idées à l’échelle du continent européen entier. Il n’y a pas un seul pays en Europe qui n’ait vu ses frontières et sa population changer au grès des fluctuations incessantes qui ont eu lieu depuis très longtemps. Il n’y a pas un seul pays qui ne soit le fruit de l’imbroglio politique, militaire, culturel et démographique dans lequel les pays européens sont immergés depuis des siècles. Et il n’y a pas  de raison pour que cela change - sauf les conflits armés espérons-le ! L’Europe qui bouge et qui échange en permanence est une réalité depuis bien longtemps. 

 

Cette Histoire nous a laissé un héritage vivant que sont nos cultures et nos mentalités. C’est bien le fait d’avoir en partage des langues et des cultures différentes, mais toutes européennes et intrinsèquement liées, qui nous rassemble. Nous avons tous des traditions  et des coutumes, qui prennent certes des expressions différentes, mais qui sont toutes issues des mêmes racines et des mêmes mélanges, qui se sont enrichies mutuellement et dispersées de toutes parts en Europe. Elle ont toutes en partage un fond européen.

 

Les peintures et sculptures des grands artistes sont dispersées dans tous les musées en Europe, conséquence  d’une histoire commune tumultueuse, mais aussi pacifique où la libre circulation des biens et des personnes existait. Nos peintres et écrivains ont chacun puisé leur inspiration et exercé leurs talents dans beaucoup de pays européens dont ils semblaient ne pas connaître les frontières, pour donner naissance à un Art européen, aujourd’hui dispersé et partagé à travers tout le continent. Nous pouvons facilement profiter de cet héritage, étant tous relativement proches géographiquement les uns des autres, nos capitales n’étant distantes que de quelques milliers de kilomètres, à quelques heures à peine en train ou en avion.

 

Ceux qui se sentent abandonnés

 

Pourtant aujourd’hui, cette Europe qui nous tend les bras, ne semble pas être accessible à tous. Malgré les nouvelles technologies qui donnent à chacun l’accès à des réseaux d’échanges et de communication à l’échelle européenne et mondiale, malgré les vols à bas couts en avion, malgré l’accès à l’information et l’éducation en ligne, il s’est crée un nouveau clivage entre ceux qui ont accès à l’Europe et au monde, et les autres tenus à l’écart. Entre ceux qui ne maitrisent pas l’anglais et l’internet, les langues de l’intégration mondiale, et les autres. Entre les étudiants universitaires du programme d’échange Erasmus en Europe, et les autres. Entre ceux qui voyagent et travaillent hors de leur milieu traditionnel, et les autres qui souffrent de la mondialisation chez eux. 

 

Le sentiment d’être exclus de l’Europe, voire de son propre pays, d’être exclus de la marche et de la progression du monde autour de soi, de ne plus reconnaître son propre environnement qui se trouve désormais dépassé et déclassé, de ne plus compter, mène à une perte de repère et de confiance en soi qui génère une anxiété difficilement supportable. Cela pousse à regarder en arrière, à vouloir conserver ce qui peut l’être encore, à chercher désespérément à arrêter le train en marche. 

 

Cela est bien sûr impossible. Cette accélération ne saurait être arrêtée par une quelconque volonté populiste ou nationaliste en Europe.  En l’espace de quelques générations, nos enfants ont adopté une vie ultra connectée avec des personnes d'autres pays. Il s’est opéré un élargissement lié à la mobilité et la connectivité, qui a changé leur mode de vie pour révéler ce qu’ils sont, des européens. Le nationalisme ne saurait être qu’un placebo, sans aucun espoir d’inverser la tendance ou d’apporter des solutions.

 

La société civile européenne reste embryonnaire

 

L’Europe doit montrer qu'elle n'est pas que mondialiste, et qu’elle n’est pas seulement faite pour ceux qui bénéficient de l’ouverture des frontières, des échanges, des coopérations et des unions. Les populistes et les nationalistes veulent faire croire à une réponse uniquement nationale en faisant croire qu’ils peuvent encore décider et changer le cours des choses renfermés dans leur seul pays. Le processus réel se situe à l'échelon de l’inter-connectivité, c'est-à-dire au niveau européen et international. Il faut tenir compte de ceux qui sont éloignés de ces niveaux d'action, faire en sorte que les grandes valeurs européennes proclamées se traduisent concrètement dans la vie quotidienne des gens. 

 

L’éducation doit servir concrètement à donner des atouts. Il faut apprendre à s'habituer à l'étranger, et obliger nos concitoyens à entrer en contact avec une autre langue, une autre culture, une autre cuisine…  Il faut élargir le programme d’échange européen Erasmus, à toutes les classes du collège. Il faut mettre l’accent sur la formation continue dans d’autres pays en Europe pour les adultes.  Il faut accompagner ceux qui se sentent dépassés par l’accélération du monde et qui peinent à y trouver une place. Il faut une entrée à la fois plus précoce, plus progressive sur le marché du travail, mais aussi une sortie plus tardive et par étapes. Il faut aménager les systèmes sociaux afin qu'ils rassurent face aux changements.

 

La faiblesse de la société civile européenne est aussi due à l'absence de médias européens, ou à des journaux nationaux qui ne sont pas connectés entre eux. Développer une société civile européenne s'inscrit dans un processus long mais nécessaire. On peur citer l'académie lancée par l'institut Jacques Delors. L’essor du numérique peut toutefois accélérer l'émergence d'une société civile européenne. Il faut créer un statut européen d'association et de fondation. 

 

Tout acteur politique est un décisionnaire européen

 

Au niveau politique, il serait bon de dire la vérité sur la répartition des compétences entre le niveau national et le niveau européen. Surtout, il faut donner des repères sur leur importance mutuelle et leur articulation. Un chef de l'État est un décisionnaire européen.

 

Il faut dire la vérité aux citoyens et non les traiter comme des enfants en la leur cachant. Ce sont les ministres nationaux qui décident ou bloquent les projets des directives européennes.  Cette exigence de vérité est plus impérative encore à l'heure du numérique, qui exige transparence pour faire participer les citoyens. Trop souvent on a entendu les ministres nationaux se défausser sur l’Europe, arguant de ne pouvoir agir, ou de ne pas être responsables, à cause de l'Europe. Cette attitude alimente l’impopularité de l'Europe ainsi érigée en obstacle et en problème, alors qu'elle constitue une responsabilité collective qui implique tous les élus nationaux. En représentant la nation, les députés incarnent aussi sa part européenne qui lui est intrinsèque et non extérieure. 

 

Certes, les parlements nationaux sont souvent déjà muni d'une commission des affaires européennes, mais son impact sur les mentalités est bien faible. Tout projet de loi comprend souvent une analyse de son effet sur l'environnement, ou de son impact social. Il faudrait inclure aussi une étude de son effet sur et dans l'Europe.  Il faudrait aussi une approche comparative pour connaître les expériences menées ailleurs en Europe et pour s'en inspirer. 

 

Il faudrait des députés européens élus non pas pour leur seul pays mais pour toute l'union européenne considérée comme une circonscription unique. Le discours d’un député européen devrait nécessairement être le même valable pour toute l'Europe. Il serait obligé d'exprimer ce qu'il pense être bon pour l'union, pas juste pour son pays ou sa région. Il faudrait associer davantage les élus nationaux au processus de décision européen par un pacte européen. Ces députés nationaux quant à eux, doivent prendre conscience dès aujourd’hui, que toutes leurs décisions comporte une  dimension européenne.

 

Un supplément d’âme européenne

 

Pour que le projet Européen ait un sens, il faut l’inscrire et l’inclure dans ce qui rythment la vie nationale, dans les drapeaux, dans les commémorations, dans les monuments, dans les fêtes nationales, … Il est vital de souligner la part émotionnelle dont ce projet est porteur, trop souvent réduit à sa part rationnelle. 

 

L’ Europe apporte un niveau d'identité supplémentaire. Aujourd’hui, je suis un européen d'origine française, et non plus un Français expatrié. C’est  « l'identité heureuse » que formule Alain Juppé. La nation et l’Europe sont ainsi en continuité et non en opposition, comme tentent de le faire croire les populistes. L’ Europe n'est pas la bannière d'une organisation internationale, c'est celle d’une dimension de notre identité.  La devise européenne est « unis dans la diversité ».  L' Europe n'est pas là pour effacer les états, ni dissoudre les nations, cela n'est que propagande anti-européenne. L’union européenne ne veut pas former un super état, mais bien une Union. 

 

Aujourd’hui, on ne fait que réduire l'Europe à un niveau pertinent d'action à une échelle efficace. Mais il nous faut aussi ce sentiment d'appartenance à l’Europe, c’est à dire une vision que nous partageons pour notre avenir, et pour les valeurs avec lesquelles nous voulons peser dans le monde.

 

Un choix assumé

 

Europe n'avancera que par un choix assumé. Il faut hausser les esprits de ses concitoyens sur l'Europe , faire émerger un discernement collectif européen. Il ne suffit pas d'avoir un projet solide à mettre sur la table. Il faut également des dirigeants intimement européens, et non de circonstances ou de façade, des hommes et des femmes capables de donner envie d’Europe parce qu'ils l’incarnent avec passion et crédibilité. 

 

Il faut renouer avec l'idée européenne, s’en approprier le sens. On fait l'Europe non pas parce qu'on est obligé de la faire, mais par choix politique responsable, dans le but de protéger nos concitoyens, de réagir collectivement au défi commun de notre temps, et d'élargir nos horizons pour l'avenir 

 

Il faut proposer le meilleur, et pas seulement l'alternative au pire. L’Europe s'est faite proche dès lors qu'elle est incarnée dans des réalisations et des personnes qui nous tirent vers le haut, qui rajoutent à la pensée critique, la passion et la vision.  

 

L’Europe n’est pas l’étranger. Il faut se l’approprier et la faire vivre.

 

Bibliographie

Restitution de la grande marche pour l’Europe, Avril Mai 2018, LREM, en-marche.fr

Le destin de l’Europe, Ivan Krasten, Premier Parallele

Faire l'Europe dans un mode de brutes, Enrico Letta, Fayard

Intime conviction, Bernard Guette, Seuil

Sauver l’Europe, Hubert Védrine, Liana Levi

 

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