La France va-t-elle partager sa bombe atomique avec l'Allemagne ?

Depuis quelques semaines, l'idée d'un partenariat nucléaire militaire entre la France et l'Allemagne fait beaucoup parler à Berlin et Paris. Est-ce sérieux?

Un article de "l'Opinion", signé par l'excellent Jean-Dominique Merchet, a fait bruisser le tout-Paris. Alors que le ministre allemand de la Défense participe ces 10 et 11 septembre, avec son homologue Florence Parly, à l'Université d'été de la Défense, l'article en question traitait d'une question taboue depuis des décennies mais ouvertement posée outre-Rhin depuis quelques mois : "L'Allemagne veut-elle la bombe ?" - une question qui concerne directement la France.

Elle se pose avec une acuité particulière depuis l'élection de Donald Trump à la Maison-Blanche. En effet, depuis le début de la Guerre Froide, en 1947, l'Amérique était le grand protecteur de l'Europe et particulièrement de l'Allemagne de l'Ouest d'abord puis du pays réunifié en 1990. Et c'est avec son arsenal – son parapluie dit-on - nucléaire que l'oncle Sam a tenu l'URSS puis la Russie à distance de l'Allemagne.

Or Angela Merkel a récemment mis publiquement en cause la fiabilité du Grand Frère dirigé par un président lunatique, soutien des populistes, eux-mêmes ennemis des modérés au pouvoir à Berlin. Un Trump qui, en outre, semble très lié à l'adversaire militaire principal de l'Europe jusqu'à présent : la Russie. Si bien que des voix s'élèvent outre-Rhin pour que l'Allemagne se dote – d'une manière ou d‘une autre – de l'arme suprême, garantie ultime de la souveraineté : la bombe thermonucléaire.

Seulement voilà, signataire du traité de non-prolifération (rédigé d'ailleurs dans ce but en 1967), le pays qui a ravagé l'Europe dans les années 40 n'a pas le droit de construire un tel engin. Que faire ? Passer outre l'interdiction ? L'Allemagne deviendrait alors un Etat voyou – ce qu'en l'état actuel elle ne semble pas du tout prête à devenir. Elle pourrait, écrit Jean Dominique Merchet, payer une partie des coûts de l'armement nucléaire français (qui vont fortement augmenter dans les années à venir) et ainsi "acheter" la protection atomique de notre pays – sous le parapluie duquel elle serait désormais abritée.

Une "dissuasion élargie" ?

Sur le papier, l'idée est plutôt séduisante. Très endettée, la France pourrait profiter de l'aisance financière de son voisin et allié qui a besoin de son savoir-faire et son statut de pays dit "doté", c'est-à-dire l'un des cinq à avoir le droit de posséder l'arme atomique. Mais cette vision se heurte à nombre d'obstacles. D'abord rien ne dit que les Allemands, peuple farouchement anti-nucléaire, accepte ce genre de deal. Ensuite, à Berlin, les officiels ont toujours bataillé ferme, dans les instances internationales, contre la politique nucléaire militaire française, c'est même le sujet de discorde le plus violent entre Paris et Berlin depuis des décennies.

On objectera qu'un projet similaire d'alliance nucléaire franco-allemand a existé à la fin des années 50, mais ce serait oublier que le fondateur de la cinquième République y a mis son holà – on dit même que le Général De Gaulle n'a jamais nommé ministre Jacques Chaban-Delmas, pourtant fidèle parmi les fidèles, parce qu'il était le négociateur français de cet accord secret, avec l'Allemand Franz Josef Strauss. Ce qui conduit au dernier argument contre cette idée : on ne voit pas les militaires français accepter de dépendre un tant soit peu du financement allemand pour l'arme suprême.

Ainsi, il y a fort à parier qu'Emmanuel Macron proposera au mieux à Angela Merkel une "dissuasion élargie" voire "concertée" : autrement dit, en cas de crise gravissime qui pourrait conduire à déclencher le feu nucléaire, le président français promettrait de s'entretenir, dans la mesure du possible, avec la Chancelière avant le lancer une ogive thermonucléaire. Un gage de bonne volonté, qui n'engage pas à grand-chose, qu'en leur temps François Mitterrand puis Alain Juppé ont déjà proposé.

Vincent Jauvert

https://www.nouvelobs.com/monde/20180910.OBS2107/la-france-va-t-elle-partager-sa-bombe-atomique-avec-l-allemagne.html